La pénombre venait tout juste de s'étendre aux abords du petit village de Puvirnituq. Les quelques maisons qui éclairaient le grand nord Canadien, réfugiaient dans la chaleur sécurisante de nombreuses familles réunies après leurs longues journées d'hiver. Le froid avait cogné aux portes bien plus tôt qu'à son habitude cette année-là. On avait vu, du jour au lendemain, une glace frêle et mince couvrir la petite rivière Povungnituq. Les enfants avaient alors savouré ce moment de délicate jeunesse en piétinant les flaques gelées entourant le courant d'eau. Nous pouvions entendre ce matin là, à travers les rares rues du village, l'écho des bottes d'hiver qui traînaient du pied sur le sol et accompagné du rire enfantin et excité qui annonce les grandes tempêtes. Les ainées prenaient un vilain plaisir à se plaindre des amusements puérils de leurs petits enfants alors qu'au fond d'eux-mêmes, ils abritaient une âme souriante. C'était l'une des rares fois ou ils avaient, derrière leurs paupières plissées par les rides, les yeux d'un enfant.
Quelques jours plus tard, le miroir fragile de Povungnituq se transforma en une épaisse glace. Le vent sec et glacial avait bientôt fait de craqueler les joues des habitants soigneusement emmitouflés dans des vêtements amples et chauds. C'est alors que cette même brise tant prisée durant les jours de canicules, devenait un poids supplémentaire à chaque pas qu'il fallait entreprendre vers l'avant. Pourtant, il y avait encore dans la mémoire des habitants, le souvenir floue mais chaleureux d'un été passé. Le souvenir qui nous berçait la nuit alors que nous étions prisonniers de longues courtepointes. Il aurait pu y exister, dans ce petit monde à part, une harmonie quasi parfaite au sein de cette communauté. Mais il y avait des engelures beaucoup plus profondes, des blessures infiniment plus froides qui empoignaient jusqu'aux tripes les jeunes autant que leurs parents. Des vieilles vengeances qui nous éloignaient, un manque de rêve qui nous saoulait et une solitude qui vibrait entre les collines enneigées. Des collines enneigées qui nous perdaient, des collines enneigées qui se ressemblaient tous, des collines enneigées qui nous amenaient nulle part.
Un petit bonnet rouge était accroupi sur une roche qui bordait la rivière, on l'avait baptisé Eli Amamatuak. Il avait la mauvaise habitude de ramener ses cheveux en bataille devant ses yeux et Sa mère avait bien hurlé une dizaine de fois pour qu'il coupe ses mèches ridiculement trop longues mais rien n'y faisait. Il préférait cette coiffure sécurisante au regard des autres sur le jeune homme qu'il était devenu depuis le mois d'Août. Qu'il est associé l'accident à son front dégarnie, personne ne savait pourquoi. Eli était ce qu'on appelait, un garçon imperceptible.
C'est donc avec une frange par-dessus ses yeux qu'Eli entrevoyait la rivière nouvellement gelée. Il y avait bientôt une heure que son regard se figeait sur le centre du cours d'eau. Parfois, entre deux soupirs, il apportait à ses lèvres le goulot d'une bouteille de whisky restée fixée entre ses semelles de chaussures. Il y avait quelque chose de profondément incohérent dans le fait de boire pour oublier alors qu'il était justement venu ici pour se rappeler. Ses yeux, du moins ce qu'on pouvait en voir, étaient vitreux. Un regard plongeant dans un monde qu'il détestait. Un monde qui se tenait, malgré lui, devant son visage. Et cet univers parallèle l'affrontait sans relâche et l'obligeait sans répits à se confronter. Il repassait alors, pendant des heures durant, le plus petit mouvement et le plus petit détail de l'accident de Nellie. Et ce monde, personne n'y échappait. Certains l'appellent le remord et nous, nous l'appellerons le souvenir langoureux et poignant du 17 août 2006.
***
C'était un matin d'une grande fraîcheur qui amena Nellie au coup des neuf heures devant la petite habitation d'Eli. Elle arrivait toujours comme un coup de vent, et quoiqu'Eli s'en plaigne souvent, il n'aurait pas supporté qu'elle fasse autrement. Toutefois, par cette matinée encore somnolente, Nellie n'était pas venue seul. Un garçon à la peau étrangement pâle, se tenait immobile derrière elle. Eli trouva curieux que son amie amena jusqu'ici un garçon d'ailleurs. Il prétendit être venu ici avec son père pour quelques jours. Prendre des vacances était une idée inconnue à Eli. Il ne sortait jamais de Povungnituq et rares étaient ceux qui l'avaient fait. Bien sur, il remarquait chaque été quelques touristes attirés par l'endroit. Il admettait que le village prenait des allures maritimes accueillantes durant la période chaude. Une odeur bien particulière enveloppait la place : un mélange de poisson et de sel. Les pêcheurs des environs prenaient alors refuge dans ce lieu de sérénité et de calme. Ce qui surprenait Eli, c'était que ce touriste là devait lui aussi avoir dix-sept ans.
« Je fais visiter les alentours à Daniel, tu viens ?
Il hocha la tête. Il ne voyait pas très bien ce qu'il y avait à voir. Il ferma la porte derrière lui, et posa son regard à l'horizon. À l'idée qu'il resterait à jamais prisonnier du même paysage, il défaillit quelques secondes.
« Attends, j'ai oublié quelque chose »
Et il sortit avec une bouteille d'alcool et des cigarettes.
***
L'après-midi avait été pesant mais la soirée était douce et cajoleuse. Un mélange éc½urant de whisky et de fumée polluait l'air à chaque éclat de rire des trois adolescents. Les jambes du pauvre Daniel étaient branlantes et manquaient d'assurance. La coutume voulue qu'Eli retourne reposer son corps fatigué dans son lit étroit mais Nellie était d'humeur allègre et n'entendait pas finir cette petite fête aussi vite. Ils arrivèrent devant la porte d'Eli et déjà Nellie enfourchait le véhicule tout terrain stagné dans un petit chemin de sable et de roche. Eli savait très bien les reproches qu'il aurait droit au petit matin et cela explique probablement pourquoi il fut réticent à l'idée de son amie. Mais Daniel trouvait l'aventure amusante, ce qui eut bientôt fait de le convaincre. Ils partirent tous trois sur le chemin de la rivière de Povungnituq. Une rivière abandonnée après huit heures. Une rivière qui donnait envie de prendre le large, de partir à la nage et de se baigner en son lit. Mais nous connaissons tous les effets néfastes de quelques verres en trop et malheureusement, il faudra toujours des cobayes qui vont trop loin dans l'affront du danger. Et lorsque la jeune fille fut incapable de freiner, elle amena, impuissante, avec elle le véhicule et ses deux amis dans la rivière. Et en cette nuit d'Aout, c'est Nellie et Daniel qui prirent le large.
***
Les jours qui suivirent la mort de Nellie plongea Eli dans un silence inquiétant. Il avait perdu bien des gens au cours de sa vie : sa grand-mère l'an dernier, un copain de classe le printemps passé qui s'était pendu à une poutre. Mais rien n'était comparable. Il avait la continuelle impression qu'il était en partie responsable. Et tranquillement, ces remords se transformèrent en cauchemars incessants. Il avait une image terrifiante de caribous qui mordillaient et éraflaient les chevilles fragiles de Nellie. Que ces bêtes l'amenaient aux abimes de la rivière. Comme si ces animaux vivaient au fond des mers pour attirer avec eux les adolescents imprudents qui s'aventuraient dans l'eau.
Il prit alors la mauvaise habitude de venir au large du cours d'eau de Povungnituq dans la folle espérance de voir Nellie ressurgir. Il l'attendait donc ici, avec une bouteille de whisky. Le whisky avait prit un goût différent depuis quelques temps, il roulait dans la bouche. Il n'appréciait plus autant l'idée de s'en abreuvoir. Il y avait, il lui semblait, un arrière-goût.
Que de moi xxx
Quelques jours plus tard, le miroir fragile de Povungnituq se transforma en une épaisse glace. Le vent sec et glacial avait bientôt fait de craqueler les joues des habitants soigneusement emmitouflés dans des vêtements amples et chauds. C'est alors que cette même brise tant prisée durant les jours de canicules, devenait un poids supplémentaire à chaque pas qu'il fallait entreprendre vers l'avant. Pourtant, il y avait encore dans la mémoire des habitants, le souvenir floue mais chaleureux d'un été passé. Le souvenir qui nous berçait la nuit alors que nous étions prisonniers de longues courtepointes. Il aurait pu y exister, dans ce petit monde à part, une harmonie quasi parfaite au sein de cette communauté. Mais il y avait des engelures beaucoup plus profondes, des blessures infiniment plus froides qui empoignaient jusqu'aux tripes les jeunes autant que leurs parents. Des vieilles vengeances qui nous éloignaient, un manque de rêve qui nous saoulait et une solitude qui vibrait entre les collines enneigées. Des collines enneigées qui nous perdaient, des collines enneigées qui se ressemblaient tous, des collines enneigées qui nous amenaient nulle part.
Un petit bonnet rouge était accroupi sur une roche qui bordait la rivière, on l'avait baptisé Eli Amamatuak. Il avait la mauvaise habitude de ramener ses cheveux en bataille devant ses yeux et Sa mère avait bien hurlé une dizaine de fois pour qu'il coupe ses mèches ridiculement trop longues mais rien n'y faisait. Il préférait cette coiffure sécurisante au regard des autres sur le jeune homme qu'il était devenu depuis le mois d'Août. Qu'il est associé l'accident à son front dégarnie, personne ne savait pourquoi. Eli était ce qu'on appelait, un garçon imperceptible.
C'est donc avec une frange par-dessus ses yeux qu'Eli entrevoyait la rivière nouvellement gelée. Il y avait bientôt une heure que son regard se figeait sur le centre du cours d'eau. Parfois, entre deux soupirs, il apportait à ses lèvres le goulot d'une bouteille de whisky restée fixée entre ses semelles de chaussures. Il y avait quelque chose de profondément incohérent dans le fait de boire pour oublier alors qu'il était justement venu ici pour se rappeler. Ses yeux, du moins ce qu'on pouvait en voir, étaient vitreux. Un regard plongeant dans un monde qu'il détestait. Un monde qui se tenait, malgré lui, devant son visage. Et cet univers parallèle l'affrontait sans relâche et l'obligeait sans répits à se confronter. Il repassait alors, pendant des heures durant, le plus petit mouvement et le plus petit détail de l'accident de Nellie. Et ce monde, personne n'y échappait. Certains l'appellent le remord et nous, nous l'appellerons le souvenir langoureux et poignant du 17 août 2006.
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C'était un matin d'une grande fraîcheur qui amena Nellie au coup des neuf heures devant la petite habitation d'Eli. Elle arrivait toujours comme un coup de vent, et quoiqu'Eli s'en plaigne souvent, il n'aurait pas supporté qu'elle fasse autrement. Toutefois, par cette matinée encore somnolente, Nellie n'était pas venue seul. Un garçon à la peau étrangement pâle, se tenait immobile derrière elle. Eli trouva curieux que son amie amena jusqu'ici un garçon d'ailleurs. Il prétendit être venu ici avec son père pour quelques jours. Prendre des vacances était une idée inconnue à Eli. Il ne sortait jamais de Povungnituq et rares étaient ceux qui l'avaient fait. Bien sur, il remarquait chaque été quelques touristes attirés par l'endroit. Il admettait que le village prenait des allures maritimes accueillantes durant la période chaude. Une odeur bien particulière enveloppait la place : un mélange de poisson et de sel. Les pêcheurs des environs prenaient alors refuge dans ce lieu de sérénité et de calme. Ce qui surprenait Eli, c'était que ce touriste là devait lui aussi avoir dix-sept ans.
« Je fais visiter les alentours à Daniel, tu viens ?
Il hocha la tête. Il ne voyait pas très bien ce qu'il y avait à voir. Il ferma la porte derrière lui, et posa son regard à l'horizon. À l'idée qu'il resterait à jamais prisonnier du même paysage, il défaillit quelques secondes.
« Attends, j'ai oublié quelque chose »
Et il sortit avec une bouteille d'alcool et des cigarettes.
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L'après-midi avait été pesant mais la soirée était douce et cajoleuse. Un mélange éc½urant de whisky et de fumée polluait l'air à chaque éclat de rire des trois adolescents. Les jambes du pauvre Daniel étaient branlantes et manquaient d'assurance. La coutume voulue qu'Eli retourne reposer son corps fatigué dans son lit étroit mais Nellie était d'humeur allègre et n'entendait pas finir cette petite fête aussi vite. Ils arrivèrent devant la porte d'Eli et déjà Nellie enfourchait le véhicule tout terrain stagné dans un petit chemin de sable et de roche. Eli savait très bien les reproches qu'il aurait droit au petit matin et cela explique probablement pourquoi il fut réticent à l'idée de son amie. Mais Daniel trouvait l'aventure amusante, ce qui eut bientôt fait de le convaincre. Ils partirent tous trois sur le chemin de la rivière de Povungnituq. Une rivière abandonnée après huit heures. Une rivière qui donnait envie de prendre le large, de partir à la nage et de se baigner en son lit. Mais nous connaissons tous les effets néfastes de quelques verres en trop et malheureusement, il faudra toujours des cobayes qui vont trop loin dans l'affront du danger. Et lorsque la jeune fille fut incapable de freiner, elle amena, impuissante, avec elle le véhicule et ses deux amis dans la rivière. Et en cette nuit d'Aout, c'est Nellie et Daniel qui prirent le large.
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Les jours qui suivirent la mort de Nellie plongea Eli dans un silence inquiétant. Il avait perdu bien des gens au cours de sa vie : sa grand-mère l'an dernier, un copain de classe le printemps passé qui s'était pendu à une poutre. Mais rien n'était comparable. Il avait la continuelle impression qu'il était en partie responsable. Et tranquillement, ces remords se transformèrent en cauchemars incessants. Il avait une image terrifiante de caribous qui mordillaient et éraflaient les chevilles fragiles de Nellie. Que ces bêtes l'amenaient aux abimes de la rivière. Comme si ces animaux vivaient au fond des mers pour attirer avec eux les adolescents imprudents qui s'aventuraient dans l'eau.
Il prit alors la mauvaise habitude de venir au large du cours d'eau de Povungnituq dans la folle espérance de voir Nellie ressurgir. Il l'attendait donc ici, avec une bouteille de whisky. Le whisky avait prit un goût différent depuis quelques temps, il roulait dans la bouche. Il n'appréciait plus autant l'idée de s'en abreuvoir. Il y avait, il lui semblait, un arrière-goût.
Que de moi xxx